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mercredi 21 février 2018

Xanerge / Artús


 

Xanerge : ixo.sho (2010 - Pagans)
Artús : Ors (2016 - Pagans)
Récente et heureuse découverte provoquée par le disque évoqué dans le billet précédent, le label Pagans (1) présente nombre de groupes actuels qui puisent leur inspiration au cœur des traditions. Que l'on apprécie ou non, que tous les disques ne suscitent pas le même intérêt selon les attentes que l'on a, la démarche relève sans conteste d'une volonté de partage doublée d'une invitation à se mêler en chérissant et nourrissant les différences de l'autre.
Chacun à sa manière, les groupes français Xanerge et Artús s'emparent donc de cette tradition (2) dont ils semblent s'être nourris depuis toujours et nous la transmettent transformée. Une démarche commune (3) qui, sans qu'elle aboutisse au même résultat, multiplie les surprises, se révèle aussi riche qu'innovante et parmi les plus vivantes.
Si Artús est résolument tourné vers des sonorités plus électriques, rock (4) et sombres, les deux groupes sont bel et bien ancrés dans leur époque. La vielle à roue et l'expression en langue occitane sont les deux vecteurs principaux de ces musiques, certes, mais les deux formations en usent différemment et donnent chacune une vision des plus personnelles, pleine de trouvailles.
Pour en revenir à la démarche politique de ces groupes, je ne résiste pas au plaisir de coller ici les dédicaces présentes sur ixo.sho (5) :
« Nous dédicaçons notre disque :
– À toutes les personnes qui sont persécutées pour vouloir franchir des frontières en cherchant un avenir meilleur.
À tous ceux qui transmettent leurs cultures minorisées à leurs enfants.
 À tous ceux qui encore sont capables d'écouter. »

Les albums : ixo.sho / Ors

Musiciens et invités :
(Xanerge)
- Joan Baudoin : boha, bohassa, flabutas, tamborins, brama-topin, tricanetas, chant
- Lucia Longue : boha, flabutas, besson, accordéon diatonique, basse, chant
- Simon Guillaumin : vielle à roue, basse, pédales électronique, guitare, chant
- Josean Martin : guitare, bouzouki
- Juan Ezeika : violon, alboka, albokote, flabuta, txistu, pédale basse
- Roman Collauti : basse, contrebasse
- Matèu Baudoin : tambourin polytimbral


- (Artús)
- Roman Baudoin : vielle à roue
- Matèu Baudoin : violon, chant
- Tomàs Baudoin : tambourin à cordes, chant
- Roman Collauti : basse
- Nicolas Godin : guitare, percussions
- Alexis Toussaint : batterie

(1) Le mieux étant de lire ce qu'ils disent d'eux-mêmes en cliquant sur le lien.
(2) Il s'agit ici de traditions gasconne et basque mais bien d'autres sources d'inspiration sont de toute évidence présentes.
(3) « Commune » semble d'ailleurs s'appliquer à bien d'autres aspects des ces formations et du label qui les présente. Une question de pure curiosité me brûle les doigts :  Joan est-il le père de Roman, Matèu et Tomàs ?
(4) Dans le sens large du terme, la musique d'Artús pouvant  à mon sens tout aussi bien séduire les amateurs de progressif, de psychédélisme, voire de metal... Le public de Meshuggah a bien accepté Tigran Hamasyan comme l'un de ses semblables, je ne serais pas tellement surpris.
(5) Premier album de Xanerge, les suivants étant Talka Tum (2014) et Kyklos (2017). Quant aux musiciens d'Artús, leurs implications dans nombre d'autres groupes présentés par Pagans, comme musiciens ou autrement, sont très nombreuses.

jeudi 15 février 2018

Cocanha

Cocanha : i ès 
(2017 - Pagans)
Après un court premier album (1) déjà à la hauteur de celui-ci, le groupe vocal Cocanha (2) s'intéresse toujours au répertoire traditionnel occitan et nous entraîne joyeusement dans des polyphonies souvent enlevées. Ici, les voix sont reines, les divers accompagnements rythmiques accentuant l'envie de gigoter.
Sans fard ni concessions, le trio offre chaleureusement un chant clair, brut et très travaillé, le temps d'un saut dans des contrées où pouvait régner la joie de vivre.
Si je ne saurais affirmer que la notion de plaisir est présente dans tous les textes, (3) il semble évident qu'elle occupe la place centrale (ou tout du moins d'honneur) de ce disque.
Depuis le nom du groupe (4) jusqu'à l'image que présente la pochette.
Une chose est sûre, c'est que le sourire et le plaisir sont toujours présents après de très nombreuses écoutes de ces 10 titres. J'espère seulement que Cocanha aura l'intention de les faire durer. Longtemps.

L'album : i ès ?

Musiciennes :
- Maud Herrera, Caroline Dufau, Lila Fraysse (5) : votz & percussions (tamborins de còrdas, caxixis, mans, pès) :p

(1) 5 cants polifonics a dançar (2016). (J'en profite pour vous inviter à vadrouiller parmi les autres disques que propose Pagans, beaucoup de choses très intéressantes, aussi éclectiques que surprenantes et nouvelles, toutes ou presque en rapport avec les musiques traditionnelles. Je recommande !)
(2) Trois filles  gravitant autour de Toulouse (puisque le groupe est né d'une rencontre là-bas).
(3) Mais je le suppose, au moins pour certains. Si d'aucun sait traduire l'occitan, je suis preneur. Je ne parviens même pas à savoir ce que signifie « i ès ? ».
(4) Qui veut dire « cocagne ».
(5) C'est ce qu'indique le site du groupe, les plateformes vendeuses, elles, mentionnent Lolita Delmonteil-Ayral plutôt que Maud Herrera.

mardi 13 février 2018

Sheelanagig

Sheelanagig : Beard Town 
(2016 - autoproduction)
Découverte surprenante et joviale que ce groupe anglais usant très majoritairement d'instruments acoustiques et offrant une musique aussi riche qu'entraînante et d'une rare variété.
En effet, si les couleurs balkanique et irlandaise (peut-être dans une moindre mesure) sont omniprésentes tout au long des albums, de nombreuses autres régions inspirent également le quintet. Et de tout aussi nombreux genres puisqu'il n'est pas si rare de croiser brièvement  rock, jazz, reggae, musiques latines et autres dans un ensemble trompeusement typé au premier abord.
Avouant de bonne grâce une volonté de « faire danser », Sheelanagig respecte ce contrat tout en démontrant avec brio que cela ne suffit pas. Les cinq virtuoses servent brillamment une musique tantôt issue de la tradition et arrangée, (1) tantôt composée, et qui démontre, titre après titre, un réel désir d'offrir une rare richesse. Si toutes les musiques « à danser » pouvaient être ne serait-ce q'une fraction aussi intéressantes qu'ici... (2)
Je serais bien incapable de déterminer si l'un des albums est meilleur que les autres. (3)
La fusion sous l'un de ses meilleurs aspects.

L'album : Beard Town.

Musiciens :
- Jon Short : contrebasse
- John Blakeley : bodhrán, batterie
- Adrian Sykes : flûtes, banjo, piano, chant
- Kit Hawes : guitare, chant
- Aaron Catlow : violon, chant

(1) Et quels arrangements ! La reprise du « Salterello » que le groupe présente sur son premier album est savoureuse.
(2) On a les rêves qu'on peut...
(3) Uncle Lung (2006), Baba Yaga's Ball (2007), Freaks Fools and Ghouls (Live, 2008) et Cirque Insomnia (2012).

vendredi 22 décembre 2017

Mierlița

Mierlița : Stranger in Chișinău 
(2015 - autoproduction)
Quatuor à cordes (2) américain, Mierlița s'intéresse d'une manière bien particulière à une musique bien précise, la tradition roumaine dans le style Lăutari et, tout en respectant celui-ci, y pose un regard des plus actuels, ne serait-ce que par les moyens d'enregistrement.
Deux brillants violonistes, accompagnés d'un guitariste et d'une contrebassiste qui le sont tout autant, revisitent énergiquement la musique des tarafs, la dépoussièrent, l'ébrouent, la mêlent à un jazz endiablé et fort réjouissant qui peut éventuellement faire penser au duo célèbre que formaient D. Reinhardt et S. Grappelli.
Quatre virtuoses qui reprennent et arrangent neuf airs traditionnels, leur donnant une tonalité plus familière à nos oreilles modernes. Si, de prime abord, la rugosité de cette musique ancienne peut sembler manquer, ce n'est pas exactement le cas. (2) Les connaisseurs finiront par superposer les styles qu'ils connaissent, les plus maniaques iront retrouver des versions plus anciennes à fin de comparaison.
Un disque des plus entraînants, réjouissants et exigeants.


Musiciens :
- Abigale Reisman : violon
- Jonathan Cannon : violon
- Kirsten Lamb : contrebasse
- Sasha Kern : guitare

(1) J'allais écrire « quartet à cordes » avant de me demander si cela s'employait...
(2) Cette rugosité qui faisait dire à Bobby Lapointe, avec tout l'humour qui le caractérise : « De deux choses l'une : soit tu joues juste, soit tu joues tzigane. Moi, j'ai pas trop le choix, je joue tzigane. » (3)
(3) Mierlița ne dit d'ailleurs pas autre chose lorsqu'il avertit aimablement le potentiel musicien : « Macci's Life and Kidnap the Bride include the sound of a violin tuned in octaves A-a-E-e. Do not try this at home without switching the A and the D strings first ! »

jeudi 21 décembre 2017

Laboratorium Pieśni

Laboratorium Pieśni : Rosna 
(2016 - autoproduction)
Groupe vocal polonais composé de huit femmes,  (1) Laboratorium Pieśni nous propose une visite des chants polyphoniques traditionnels des pays des Balkans.
On y retrouve bien sûr les chants bulgares mais la visite comprend de nombreux autres pays (2) et pousse l'auditeur à tenter de retrouver à l'oreille l'origine de chacun.
Solidement portés par des voix puissantes, elles-mêmes parfois accompagnées par divers autres instruments, (3) ces chants souvent entraînants finissent par nous emplir totalement.
Je ne saurais dire quelles parts d'ancien et de moderne se partagent ce disque mais, à mon sens, le mariage des deux passe avec une aisance étonnante. 
Le second album du groupe, bien différent, (4) propose également des chants polonais, funéraires cette fois, bien moins entraînants mais tout aussi magnifiques. L'exercice n'étant pas le même puisque les vocalistes sont ici au nombre de quatre.
Si, d'une manière facilement compréhensible, l'écoute du premier se fait plus fréquente, il me semble que l'alternance peut permettre d'accentuer le relief de chacun d'entre eux.
Deux superbes disques qui poussent à se demander quel agréable résultat sortira donc de cet intéressant laboratoire (5) en 2018. (6)

L'album : Rosna.

Musiciennes :
- Iwona Majszyk, Kamila Bigus, Karolina Stawiszynska, Klaudia Lewandowska, Lila Schally-Kacprzak, Magda Jurczyszyn : voix, instruments

(1) C'est ce qu'indiquent les photos du livret mais je ne parviens pas à trouver le nom de deux d'entre-elles...
(2) La Bulgarie et la Bosnie, donc, mais aussi l'Ukraine, la Pologne, la Serbie, la Roumanie, la Géorgie, la Biélorussie, la Scandinavie et probablement d'autres.
(3) Flûte, percussions...
(4) Il s'agit de l'album Puste Noce (2017), que mon robot traduit par « Nuits Vides », alors que, selon la même source, Rosna signifie « Grandir ».
(5) Serviable, le robot me propose « Laboratoire de Chant » pour Laboratorium Pieśni.
(6) Il n'est encore pas interdit de rêver !

Tamikrest

Tamikrest : Toumastin
(2011 - Glitterhouse Records)
S'inscrivant immédiatement au sein de ce qu'on appelle aujourd'hui desert blues, les musiques du désert, ce groupe malien poursuit sur des pistes déjà empruntées par des groupes plus anciens. On pense tout de suite, évidemment, à Tinariwen, autre groupe malien, que d'aucuns appellent leurs grands frères.
Avec Toumastin, second album du groupe qui en compte cinq à ce jour (dont un enregistrement public), Tamikrest pousse encore plus loin la fusion entre la tradition touareg et le rock. Ici, j'ai l'impression que l'écriture est en jeu plus que le son. (1) Du rock à la pop, du reggae aux ballades psychédéliques, du blues aux boucles lancinantes et hypnotiques... Tamikrest n'en finit plus de papillonner avec un bonheur certain. Sans oublier un sens tout aussi certain pour la mélodie et une surprenante aisance à s'envoler ou placer dans chacun des titres un refrain ou un thème qui font mouche à chaque fois.
En résulte une musique des plus variées, d'une enthousiasmante richesse, s'abreuvant respectueusement du passé mais résolument tournée vers l'avenir. 
Si ce disque est mon favori parmi les cinq autres, tous sont intéressants, le groupe n'offrant pas forcément de la même manière la musique qu'il joue. Mais je ne parviens pas à trouver une raison objective dans cette préférence.

L'album : Toumastin. (2)

Musiciens :
- Ousmane Ag Mossa : guitare, voix
- Cheick Ag Tiglia : guitare, basse, voix
- Aghaly Ag Mohamedine : djembé, percussions, voix
- Bassa Wallet Abdamou : voix
- Fatma Wallet Cheick : voix
- Ibrahim Ag Ahmed Salam : batterie, calebasse
- Blaž Celarec : percussions
- Mossa Ag Borreiba : guitare, voix
- Mahmoud Ag Ahmouden : guitare, voix

(1) Ce son n'en est pas moins des plus travaillés, le rock de Tamikrest usant de distorsion et autres effets divers, accentuant encore la fusion entre le passé et le présent.
(2) Les autres sont ici.

mardi 21 novembre 2017

Au-delà du gouffre

Peter Watts : Au-delà du gouffre
éd. Le Bélial' et 42 (Ellen Herzfeld et Dominique Martel), 2016
trad. Pierre-Paul Durastanti, Gilles Goullet, Erwann Perchoc et Roland C. Wagner, couv. Manchu

« Nous sommes les hommes des cavernes. Nous sommes les Anciens, les Progéniteurs, les singes qui érigent vos charpentes d'acier. Nous tissons vos toiles, construisons vos portails magiques, enfilons le chas de l'aiguille à soixante mille kilomètres/seconde. Pas question d'arrêter, ni même d'oser ralentir, de peur que la lumière de votre venue ne nous réduise en plasma. Tout cela pour que vous puissiez sauter d'une étoile à la suivante sans vous salir les pieds dans ces interstices de néant infinis... »
Peter Watts est né en 1958 à Calgary, dans la province de l'Alberta. Titulaire d'un doctorat en biologie et ressources écologiques, spécialiste des fonds marins et de la faune pélagique, il produit aujourd'hui la plus exaltante des sciences-fictions contemporaines, quelque part entre les nébuleuses Greg Egan et Ted Chiang, non loin de la galaxie Ken Liu, là où soufflent les vents cosmiques, dans le cœur vibrant des étoiles, en plein sense of wonder, en pleine sidération... Sans équivalent réel en langue anglaise, architecturé avec le plus grand soin, le présent recueil achève d'installer Peter Watts au firmament des créateurs de vertige et des prospecteurs d'idées fabuleuses – une supernova.
Avec ce cinquième recueil de nouvelles, (1) les 42 poursuivent leur travail de collecte de choses intéressantes et offrent au lectorat francophone une pépite de plus. Et, une fois encore, poussent la gâterie jusqu'à réfléchir à la réception que pourront avoir ces textes, jusqu'à décider du sens de lecture de ceux-ci afin que l'on puisse avoir un très bon aperçu de l'auteur sur lequel on se penche à chaque fois.
Et, lorsque l'on se penche sur les histoires de Peter Watts, il n'est pas rare d'être pris de vertige. S'il fait du point de vue des êtres humains celui de ses écrits, (2) c'est bel et bien de ce qui nous entoure qu'il est question. Plus exactement, du choc que cet environnement nous inflige.
Un choc terrible, un milieu totalement terrifiant, mortel et bien souvent incompréhensible. (3)
À mon sens, là où certains parviennent autrement à masquer leur peur, Watts, en scientifique qu'il est, la regarde et décrit cet environnement qui la provoque, le met en scène et use pour cela de ses solides bagages en biologie et neuroscience.
Que les textes de Watts soient considérés comme très sombres (4) ne me semble après-coup pas si surprenant. Ils sont très sombres. Ils sont même terrifiants. Totalement. Mais, pour ainsi dire... ce n'est absolument pas de sa faute et j'ai l'impression que certains lecteurs se trompent de cible. (5) Pour autant qu'il y en ait une...
Bien égoïstement, je souhaite que les amis Ellen et Dominique ne cessent jamais de creuser.
Merci.

(1) Ont précédé : Axiomatique, Radieux et Océanique (de Greg Egan) ainsi que La Ménagerie de papier (de Ken Liu), tous admirables.
(2) Même s'il s'amuse dans « Les Choses », premier texte de ce recueil, à jouer avec un autre cobaye, bien différent des humains mais tout aussi bouleversé par ce qui l'entoure.
(3) Même si certains travaillent corps et âme à tenter de repousser les limites de notre incompréhension.
(4) Ce que regrettent certains critiques et Peter Watts lui-même, allant jusqu'à donner des éléments d'explication dans les postfaces de cet ouvrage.
(5) Mais je peux me tromper...

samedi 28 octobre 2017

L'Appétit des géants

Olivier Ertzscheid : L'Appétit des géants
Pouvoirs des algorithmes, ambitions des plateformes
(2017)
éd. C&F éditions

Il fallait un amoureux du web et des médias sociaux pour décrypter les enjeux culturels, relationnels et démocratiques de nos usages numériques. Olivier Ertzscheid met en lumière les effets d'échelle, l'émergence de géants aux appétits insatiables. En concentrant toutes nos activités numériques sur quelques plateformes, nous avons fait naître des acteurs mondiaux qui s'épanouissent sans contrôle. Nos échanges, nos relations, notre sociabilité vont nourrir des algorithmes pour classer, organiser et finalement décider pour nous de ce qu'il faut voir.
Quelle loyauté attendre des algorithmes qui se nourrissent de nos traces pour mieux alimenter l'influence publicitaire ou politique ? Comment construire des médias sociaux et un accès indépendant à l'information qui ne seraient pas soumis aux ambitions des grands acteurs économiques du web ?
Pourquoi n'y a-t-il pas de bouton « sauver le monde » ?
S'il ne relève pas de la science-fiction et n'est pas un roman, ce livre n'en est pas moins captivant et haletant.
Ici, l'auteur (1) compile un peu moins d'une soixantaine des billets qu'il publie régulièrement sur son blog, (2) qu'il tient depuis 2005.
Choisis et agencés de manière à suivre la thématique principale du sous-titre de l'ouvrage, les billets abordent de très nombreux sujets, analysent et décortiquent méthodiquement les usages du web ainsi que les attentes et enjeux (3) qui y sont tapis.
Loin d'être aride malgré son sujet, ce coup de microscope sur les pratiques virtuelles est des plus éclairants et donne énormément de matière à réflexion. Et, qui sait ? il pourrait inciter certains lecteurs à se poser des questions lors des trois secondes qui précèdent leurs clics.
Bien que l'univers décrit par Olivier Ertzscheid soit largement propice à un état d'esprit dominé par l'agacement et surtout l'inquiétude, (4) l'enthousiasme de l'auteur pour ce fabuleux outil qu'est internet est évident. En contrepoint de l'ambiance générale de ce recueil, son humour et ses choix d'exemples parfois hilarants sont les bienvenus.
Quant à la dimension science-fictive, elle n'est pas aussi absente de L'Appétit des géants que je pouvais le laisser penser quelques lignes plus haut. Pour preuve, ce bout d'avant-propos de l'auteur, que je ne résiste pas à vous donner : « Mais je crois, comme l'écrivait Frederik Pohl, grand auteur de science-fiction, "qu'une bonne histoire de science-fiction ne prédit pas l'automobile mais l'embouteillage". C'est l'histoire de ces embouteillages possibles que je veux ici tenter de raconter [...]. À l'aide d'un peu de science. Mais sans aucune fiction ».
À lire et relire.

(1) Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'IUT de La Roche-sur-Yon.
(2) affordance.info
(3) Plus ou moins « ouvertement », les nôtres aussi bien que ceux des personnes qui créent les algorithmes au sein desquels nous nous ébattons joyeusement et quotidiennement.
(4) Des références à des ouvrages de SF apparaissent ici et là, souvent des dystopies, Orwell est bien entendu cité.

samedi 9 septembre 2017

minimál Bogart

minimál Bogart : Live at A38
(2014 - autoproduction ?)
Après un premier album (1) qui m'a semblé très hétéroclite mais déjà marqué par l'esprit curieux et inventif de ce groupe hongrois, sort, la même année, ce petit bijou de concert, à mon sens le meilleur de ce qu'il a produit à ce jour. (2)
Outre l'accentuation de la couleur sonore déjà présente dans le premier disque, résolument blues-rock cette fois, le groupe trouve ici une unité qui manquait. N'effectuant qu'exclusivement de l'improvisation (et de la meilleure, celle qui parvient la plupart du temps à faire oublier qu'elle en est), le groupe nous gratifie de quatre titres (3) tous aussi impressionnants que parfaits. (5)
Si le quatuor se classe lui-même dans le blues-rock, (6) c'est en faisant peu de concessions et en laissant exprimer pleinement sa personnalité et ses envies. En résulte une musique à la fois familière et, de manière d'autant plus surprenante, atypique. Associant un riche sens de la mélodie ainsi qu'une volonté affichée de sortir des sentiers battus, le groupe n'hésite jamais à nous entraîner dans de longues séquences n'appartenant qu'à lui, l'alchimie entre les musiciens semblant fonctionner à merveille.
De manière certaine, l'un des disques qui ont véritablement compté cette année.

Les albums : Cosmic Caveman Blues, Live at A38, Fire On Soyuz, Live at Tanya. (7)

Musiciens :
Győző Prekop : harmonica
- Csaba Szőke : guitare
Máté Pintér : basse
Jenei István : batterie

(1) En 2014, répondant au doux et remarquable nom de Cosmic Caveman Blues.
(2) Suivront un second album, Fire On Soyuz et un autre live, Live at Tanya respectivement de 2015 et 2017 (le premier titre de ce dernier, « 1964 », vaut plus que le détour).
(3) Trois et demi, pour être exact, la première moitié du premier morceau manquant au tableau. Un fade-in... bestial nous permettant néanmoins de nous ébahir à l'écoute du solo à peine entamé de Győző Prekop. (4) L'ingé-son a été épargné, j'espère...
(4) Jusqu'ici, je pensais que Richard Salwitz était le plus fou des harmonicistes qu'il m'ait été donné d'entendre.
(5) Oui, j'ai pesé mes mots.
(6) Entre autres, le difficilement évitable stoner figurant aussi parmi ceux-là et étant, à mon sens, absent des disques de minimál Bogart.
(7) Jetez un coup d'œil au tarif de la discographie complète avant d'en choisir un si c'est le cas...

samedi 2 septembre 2017

Mother London

Michael Moorcock : Mother London
Mother London (1988)
éd. Denoël, Lunes d'encre, 2002
trad. Jean-Pierre Pugi, couv. Guillaume Sorel
Josef Kiss a le pouvoir. Il peut entendre vos pensées les plus intimes, désamorcer les bombes qui n'ont pas explosé, retrouver les survivants sous les décombres du Blitz. C'est un héros de la bataille d’Angleterre, mais aussi un artiste de music-hall déchiré par ses démons, crucifié à la ville de Londres tel un papillon par son épingle.
Tout comme Josef, Mary Gasalee est télépathe. Après un long coma dû au Blitz, quinze années passées au Pays des Rêves, elle rencontre Josef, mais aussi David Mummery, le jeune écrivain fasciné par le peuple étrange qui habite les égouts londoniens... Tous trois, et d'autres, se heurteront à la bonne société britannique qui, incapable de reconnaître leurs pouvoirs, ne cessera de les considérer comme fous.
Avec Mother London, souvent cité comme son chef-d'œuvre, Michael Moorcock nous propose les histoires d'amour et de mort d'un groupe de télépathes londoniens, une fresque courant sur cinquante ans.
Si Michael Moorcock est bien plus connu pour ses séries de Fantasy, (1) un grand nombre de lecteurs plébiscitent d'autres œuvres de l'auteur, (2) ces dernières n'ayant que peu de points de comparaison avec l'autre partie de sa production.
Loin d'être une lecture aisée en raison de sa construction très éclatée (3) et de sa totale absence d'intrigue principale, (4) Mother London nous propose une visite de Londres sur plusieurs années, se posant de manière apparemment aléatoire sur ses habitants, prêtant un regard connaisseur et plutôt bienveillant (5) sur ces vies qui se sont croisées, frôlées, mélangées, entrechoquées. Un tableau complexe qui se dévoile par petites touches désordonnées qui finissent par prendre sens.
J'ai pu lire ici et là que d'autres lecteurs ont admiré le style de l'auteur et qu'ils considéraient que Londres, la ville, était la véritable héroïne de l'œuvre. Si je ne me sens pas capable d'analyser le style d'un roman aussi complexe que celui-ci, je pense que Londres n'est pas au centre du propos. À mon sens, le roman aurait été le même quelle que soit la nationalité de l'auteur ; Moorcock aurait dit la même chose des « gens », s'attardant sur une portion précise de ceux-ci. (6) Les véritables héros, cette multitude de différences, ce sont eux, les « gens », la progéniture de la ville (ici, Londres), (7) celle qui la fait vivre, son sang.
Moorcock nous plonge dans ce tourbillon fourmillant sans avertissement préalable, usant du prétexte de la télépathie pour ajouter l'effet de nombre à celui de profondeur.
Une lecture qui récompense très largement les efforts qu'elle demande. Peut-être bien un chef-d'œuvre. Un cri d'amour de l'auteur à l'adresse de ses semblables, quoi qu'il en soit. (8)

(1) Bien évidemment celle d'Elric, mais aussi celles d'Hawkmoon, d'Erekosë et de Corum.
(2) Dont celle-ci, mais également Le Chien de guerre et Gloriana, toutes incontournables à mon sens.
(3) Un kaléidoscope d'images et une multitude de personnages dont l'auteur nous dévoile tout une tranche de vie, apparemment sans soucis d'ordre chronologique. Il m'a semblé qu'il « justifiait » cette construction par l'intermédiaire de l'un de ses personnages en lui faisant dire : « Les théories du Temps sont généralement simplistes, comme celle de Dunne. Elles voudraient lui donner une forme linéaire ou circulaire, mais je le crois semblable à une gemme facettée avec une infinité de plans et de strates qu'il serait impossible de cartographier ou d'endiguer ; [...] ». Mais je peux me tromper...
(4) Des intrigues, nous en trouvons pourtant bel et bien par centaines dans ces pages, parfois simplement esquissées par une portion de phrase, parfois plus longuement détaillées, toutes ne formant qu'un... tout.
(5) Mais un brun nostalgique et perplexe devant les changements.
(6) Ceux que l'autre désigne dangereusement par « ceux qui n'ont pas réussi ». Oué, j'ai du mal avec celle-là, pardon...
(7) Pardon...
(8) Mais je peux me tromper...